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  • Inde : A Bénarès, «ville la plus toxique» d’Inde

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    Inde : A Bénarès, «ville la plus toxique» d’Inde

    17 avril 2018 21:30

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    «J’avais 22 ans quand j’ai commencé à avoir des problèmes pour respirer. Les médecins me disaient que j’avais les poumons bouchés par la cigarette. Mais je n’avais jamais fumé», raconte Shruti Singh. La jeune femme, alors étudiante en commerce dans l’Etat d’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde, est baladée d’hôpital en hôpital pendant cinq ans : «Ce n’est que l’an dernier que l’on m’a diagnostiqué une bronchite aiguë chronique due à la pollution. Le fond de mes poumons est envahi de particules fines. Je ne supporte plus les pics de température, même passer de l’ombre au soleil me rend malade.» A Bénarès, ce jour de mars, le taux de particules fines (d’un diamètre inférieur à 10 microns, en abrégé PM10) atteint 353 microgrammes pour un mètre cube d’air. A Paris, le niveau d’alerte est déclenché à 80, mais en Uttar Pradesh, c’est un jour comme un autre. Prise de malaise, Shruti Singh s’arrête soudain sur le bord de la route pour vomir. «Je ne peux plus danser, je ne peux plus voyager, je ne peux plus courir, même pas prendre une boisson fraîche. Mais j’ai un emploi ici, mes parents sont âgés, je ne peux pas vivre ailleurs», confie-t-elle, au bord des larmes. Avec pas le moindre jour de bon air en 2016, Bénarès (ou Varanasi), ville sainte pour les hindous, a été classé par des chercheurs indiens comme «ville la plus toxique» du pays, devant la mégapole de New Delhi. Bénarès n’apparaît pourtant pas dans le dernier classement des 20 villes polluées du monde établi par l’OMS, contrairement à ses voisines Allahabad et Lucknow, car le système de mesure de pollution ne fournit pas de données tous les jours.

    La crémation rituelle en est une des raisons : elle se tient depuis des siècles sur les quais du Gange et nécessite 360 kilos de bois pour chacun des 40 000 corps incinérés chaque année. Mais elle est loin d’être la seule. «La situation est à la fois particulière et très similaire au reste de l’Etat, explique Sunil Dahiya, de Greenpeace Inde. Car comme ailleurs, la pollution la plus visible provient des ordures ménagères brûlées dans les rues faute de système de ramassage, des chantiers de construction mal gérés, des transports au gazole et de la cuisine domestique à la biomasse [bois, charbon, bouse séchée, ndlr].» Contrairement aux grandes villes indiennes, les voitures individuelles sont encore rares dans l’agglomération de Bénarès, qui compte 1,4 million d’habitants et où les conducteurs de rickshaws-vélos transportent à la force des mollets leurs passagers sur des sièges en skaï. Les rues sont encombrées de camions-bennes multicolores qui crachent une épaisse fumée, de motos pilotées par des jeunes sans visage, emmitouflés dans des foulards, et des triporteurs à moteur qui font office de taxi pétaradent jour et nuit. La municipalité a bien mis en service 6 000 rickshaws électriques, mais ces voiturettes de golf, trop inconfortables sur les rues défoncées, sont boudées par les habitants. Et aucune station de recharge n’a été prévue.

    Aller chercher l’air pur à la campagne est peine perdue. Les environs sont hérissés de fours à briques, tant l’Etat, en plein boom démographique et urbain, démolit et agrandit sans cesse routes et bâtiments. Même loin du brouhaha de la ville, à 25 kilomètres, dans un paisible hameau au milieu des champs, la poussière qui filtre les rayons du soleil déclenche des nausées, de la toux et des maux de tête. «Le gouvernement et les médias pensent que l’air de la campagne est meilleur que dans les villes. C’est un mythe. Nous faisons des mesures dans les zones urbaines et rurales de l’Uttar Pradesh, et toutes sont autant polluées. Les émanations industrielles voyagent loin et ne connaissent pas les limites administratives», assène Ravi Shekhar, un des responsables de l’ONG locale Climate Agenda, qui organise pétitions, manifestations et happenings pour sensibiliser la population. L’agriculture, développée de manière intensive en Inde depuis les années 60, n’est pas pour rien dans la dégradation de l’air. «D’une part, les engrais azotés, les rizières et les élevages[l’Inde est le premier producteur au monde de lait et premier exportateur de viande bovine, ndlr] dégagent du méthane et du protoxyde d’azote, deux puissants gaz à effet de serre. D’autre part, la fabrication des engrais, le pompage de l’eau avec de l’électricité produite par des centrales à charbon et le brûlage de résidus de cultures émettent massivement des particules de carbone», explique Bruno Dorin, chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement détaché au Centre des sciences humaines à New Delhi. Chaque automne, après les feux d’artifice de la fête de Diwali, l’air devient encore plus irrespirable sur l’immense plaine indo-gangétique qui s’étend du Bangladesh au Pakistan.

    Bouses de vache

    «Avec le système de rotation de culture riz-blé, les paysans ont peu de temps pour passer de l’un à l’autre. Plutôt que de payer pour récolter la paille de riz et la transporter vers les élevages, ils préfèrent la brûler sur place, même si ça brûle aussi la vie de leurs sols», précise le chercheur. En novembre, quand tous les regards étaient tournés vers New Delhi enfoui sous le smog et qualifiée de «chambre à gaz» par les juges de la Haute Cour, les pèlerins qui viennent par dizaines de milliers à Bénarès étaient encore plus mal lotis, avec 999 - le taux maximum de particules fines mesurable - relevé par Greenpeace dans la vieille ville. La population paie le prix fort de ce désastre. Le docteur R.N. Vajpayee, qui dirige une clinique spécialisée dans les allergies à Bénarès, constate une «forte augmentation des maladies cardiovasculaires et pulmonaires chez ses patients». Celles-ci sont causées par les particules les plus fines (les PM 2,5 et les PM 1), les plus dangereuses car elles pénètrent profondément dans l’organisme. Début mars, la moyenne de PM 2,5 était de 168 dans la ville, soit trois fois le standard indien (60) et six fois le taux maximal recommandé par l’OMS (25) avec, le matin, des pics au-dessus de 300. Selon les statistiques de l’Unicef, quatre bébés meurent de la pollution toutes les heures en Uttar Pradesh. «De fait, la population vit dans un état d’urgence sanitaire continuel», déplore Sunil Dahiya. Dans un Etat rongé par la pauvreté, où les lobbys industriels sont puissants, le développement économique a été jusqu’à aujourd’hui la seule priorité. L’accès à l’électricité y est un problème crucial.

    Dans le village de Nagarpur, à une heure de route de Bénarès, des bouses de vache qui serviront de combustible sèchent dans la cour de Pancham. Cet agriculteur, père de huit enfants, montre la perche avec laquelle il se raccorde sauvagement au réseau, comme beaucoup d’Indiens. «L’électricité n’a jamais été amenée jusqu’à la maison, alors on fait comme ça, c’est plus simple», explique-t-il candidement. Dans ce village-pilote, «adopté» par le Premier ministre, élu de la circonscription, les habitants et les agriculteurs dépendent des quinze centrales thermiques à charbon installées dans un rayon de 65 km autour de Bénarès, ou encore de générateurs diesels individuels, tous très polluants. L’usine solaire qui devait fournir de l’électricité à 20 foyers est à l’arrêt à cause d’un litige foncier, et les miniprogrammes restent rares à cause du prix élevé des panneaux de toit. Les autorités locales et nationales prennent peu à peu conscience du fléau. Une station de mesure a été installée à Bénarès en 2015, circonscription où a été élu le Premier ministre, Narendra Modi. Seulement sept sont en service en Uttar Pradesh, pourtant l’Etat le plus peuplé d’Inde avec plus de 200 millions d’habitants (autant que le Brésil), contre quatre l’an dernier. «Les choses bougent si lentement, se désole Ravi Shekhar, de Climate Agenda. Mesurer n’est pas une solution en soi. Mais au moins, ça oblige le gouvernement à considérer la pollution de l’air comme un problème.»

    «Usine solaire»

    Au bord des routes, le sourire de Narendra Modi s’étale sur des affiches qui vantent un programme de subventions de bonbonnes de gaz, destiné à remplacer les réchauds à pétrole et la combustion de bois. Des compteurs individuels sont installés pour limiter la consommation d’électricité et les brûlis agricoles sont désormais punis d’amende. Surtout, le pays se lance massivement dans l’énergie solaire. Lors de sa visite à Bénarès le 12 mars, Emmanuel Macron a inauguré la centrale de 75 mégawatts construite par Engie à Mirzapur : «C’est la première grande usine solaire en Uttar Pradesh. Elle va montrer qu’il y a une autre solution que le charbon, se félicite Ravi Shekhar. Le gouvernement a annoncé la conversion de tous les véhicules à l’électricité pour 2030. Nous sommes d’accord, mais seulement si l’électricité ne vient pas du charbon.»

    En décembre, le gouvernement a annoncé un programme national pour un air propre, avec pour objectif de réduire la pollution de l’air de 35 % dans les trois ans, et de 50 % dans les cinq prochaines années, mais les moyens d’y parvenir n’ont toujours pas été rendus publics. Lors de la visite d’Etat française, le Premier ministre, Narendra Modi, a vanté son projet de faire de Bénarès une «ville intelligente». Shruti Singh soupire : «Je serai partie avant. Ou je serai morte.»

    Source : liberation.fr

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