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    Internationale

    Jean-Pierre Mocky, le roi de l’ire

    09 août 2019 23:00

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    Mort jeudi, le cinéaste fleuve accro aux coups de sang laisse derrière lui une œuvre inclassable, au service des grands acteurs et d’une extravagance provocatrice.

    Avec cet homme, rien n’était simple. On ne sait par exemple pas vraiment quel âge il avait. Pour des raisons d’exfiltration en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale, afin qu’il puisse prendre le bateau seul et retrouver son oncle à Alger pour y être à l’abri, ses papiers avaient été modifiés. Il avait donc trois ans de moins que son âge officiel. Jean-Pierre Mocky, cinéaste, acteur, auteur, propriétaire et directeur de salles, parfois polémiste, toujours fort en gueule, est mort hier, à 89 ans et 86 ans.

    Né à Nice de parents juifs polonais d’ascendance tchétchène, le jeune Jean-Paul Adam Mokiejewski est élevé à Grasse. Le père, militaire, inventa une perceuse de tranchées qui s’appelait la «Mocky». La mère, elle, est fortunée. La famille, dans le sillage des Russes blancs fuyant le communisme, s’installe en France. Premier déclic cinématographique : Une nuit à l’opéra, des Marx Brothers. Le choc est tel que Mocky en parle encore quatre-vingts ans plus tard sur les bonus des DVD de ses films, dont il a réduit la longueur pour entrer précisément dans le cadre de ceux des comédies burlesques américaines (soixante-quinze minutes). Puis l’ado, entre une série de petits boulots, de plagiste à taxi, enchaîne les figurations aux Studios de la Victorine, notamment dans les Visiteurs du soir et les Enfants du paradis, de Marcel Carné. Monté à Paris en 1947, il est pris sous la coupe de Pierre Fresnay qui lui trouve des rôles au théâtre, puis au cinéma. Au Conservatoire, il côtoie la fameuse bande où se retrouvent les Belmondo, Cremer, Rich…

    Mocky traverse les années 50 en jeune premier émacié, le visage anguleux, les yeux ardents, sans toutefois percer par sa singularité. Il faut attendre un compagnonnage avec Franju, en 1958, pour que Mocky se révèle : c’est la Tête contre les murs, dont il cosigne l’adaptation. L’entourage est important. Chez Mocky, l’esprit d’équipe, le phénomène de bande s’associe à la dévoration en solo. Lorsqu’il passe à la réalisation, à partir de 1959, il s’entoure d’un aréopage de stars qui lui servent de tremplin pour faire triompher son originalité : Aznavour (les Dragueurs), Francis Blanche (Snobs !) et surtout Bourvil (Un drôle de paroissien).

    L’identité de son œuvre est d’emblée paradoxale : des films de fabrication posée, soigneusement confectionnés, au service d’idées provocantes qui brocardent la religion, l’armée, le couple… Le sourire et la popularité d’un Bourvil ou d’un Fernandel servant d’excipient à la diffusion de ce que dans la France de De Gaulle, on pouvait assimiler aux idées de la chienlit. Si Mocky a de l’avance sur les idées de Mai 68, il a du retard sur la Nouvelle Vague qui déferle dans les salles, et sa recherche personnelle de liberté s’attache plutôt au libertarisme et à la causticité de comédies de plus en plus loufoques (la Bourse et la Vie, les Compagnons de la marguerite, la Grande Lessive…)

    Bête de plateaux télé

    Parmi ces premiers titres apparaît un penchant notable pour le fantastique, genre rarement maîtrisé en France, et dans lequel Mocky avance une esthétique singulière : la Cité de l’indicible peur ou Litan se posent comme des réussites où l’inquiétante étrangeté est à mille lieues des débandades de Chut ! ou du Roi des bricoleurs.Autre veine notable, les adaptations de polars, de préférence d’auteurs américains, Un linceul n’a pas de poches d’Horace McCoy, Ibis rouge de Fredric Brown… Une attirance forte qui le suit jusqu’à ses derniers titres comme le Renard jaune ou le Furet. Dans les années 70, c’est aussi par le biais du polar qu’il s’impose au centre de l’écran, reléguant une fois sur deux ses bandes déjà constituées (Lonsdale, Serrault, Poiret…) pour défendre une furie d’anar de droite, à moins que ce ne soit un humanisme de voyou, pour se poser enfin en héros d’une marge peu visitée, aux idées choc et aux yeux d’un bleu amoureux, un Inspecteur Harry dans le costume de Fanfan la Tulipe.

    Côté cœur, rien n’est simple non plus. «Truffaut, Chabrol, Godard, ils sont tous entrés dans le cinéma pour baiser. Normalement, ils auraient jamais dû avoir ce genre de femmes. Moi, j’en ai toujours eu. Il y a des jalousies à mon égard.»Mocky, marié à l’âge de 13 ans, avoue dans une interview en 2015 avoir officiellement 17 enfants - au nombre desquels le comédien et metteur en scène Stanislas Nordey, fruit de son union avec la comédienne Véronique Nordey, et qui a confirmé sa mort à l’AFP jeudi.

    Les années 80 consacrent le caractère monstrueux de Mocky. Devenu bête de plateaux télé où il étale ses problèmes d’argent («Personne ne m’a aidé. Je fais partie des réalisateurs pauvres»), sa défiance du politique («J’essuie le mépris des ministres de la Culture. J’en ai connu 27, il y en a deux et demi qui étaient bons», expliquait-il à Libé) et où il s’amuse de ses conquêtes avec le franc-parler de certains de ses personnages, il livre aussi sur l’écran des satires hors normes, dont la grosseur du trait émerveille : A mort l’arbitre, le Miraculé, les Saisons du plaisir… L’inclassable faiseur semble avoir trouvé, en tapant toujours sur ses ennemis favoris, un équilibre dans le délire, une formule où le mordant n’est pas synonyme d’ânerie sur une forme passe-partout plus efficace que maladroite. Dans ces moments, Mocky s’apparente à un artiste peaufinant les finitions d’une œuvre originale, et à bien des égards unique, entamée depuis déjà trente ans. Jusqu’à Noir comme le souvenir, l’équilibre tient le coup. Mais Mocky ne s’arrête pas et entame gentiment l’autre pente de sa carrière.

    De plus en plus isolé du public mais toujours entouré de ses fidèles, Mocky produit low-cost sans trêve ni repos («Avec mes assistants, on mange pour 12 euros. Trois boudins aux pommes c’est 5 euros»), parfois sans autre salle où présenter ses films que le Brady dont il est propriétaire. Au tournant des années 2010, il le revend et prend possession de l’Action Ecole, l’un des temples cinéphiliques du Quartier latin, qu’il transforme en Desperado et voue alors entièrement à la distribution de ses films, à des enchaînements d’hommages et de sorties techniques le maintenant artificiellement dans le circuit, tandis qu’il s’use à faire le VRP de son gigantesque catalogue de plus de 80 titres («Je vends un film par an à Arte, ça me fait vivre. Je me bats comme je peux avec mes vieux films.»)

    Férocité

    On l’avait rencontré en 2015, alors qu’il sortait une biographie, dans un appartement quasi vide donnant sur les quais. A côté de son chien qu’il caressait autant qu’il l’engueulait, il avait multiplié les anecdotes et les chiffres, défendant sa boutique comme l’épicier qu’il s’était choisi de devenir en appelant sa boîte de prod MDP, Mocky Delicious Products, dans l’esprit d’un delicatessen au néon grésillant au fond d’une impasse. On avait senti une volonté de ne pas se laisser aller au sentiment, dans la façon avec laquelle il évoquait les figures disparues qui avaient jalonné et contribué à créer sa propre gloire. «J’ai commencé avec des vieux. Comme ils sont morts, je me retrouve tout seul.» Parfois, il sautillait vers une armoire pour en sortir l’exemplaire d’époque d’un Cinérevue ou d’un Positif parlant de ses films. On souriait à la vue des pages jaunies, mais c’était sa vie qu’il brandissait sous nos yeux. Il disait alors : «Les films sont identiques. Les miens ont toujours été bâclés. Tous ont des défauts, ce n’est pas grave. En revanche, les gens, eux, changent.» Sa férocité de jeunesse et son caractère entier n’ont, eux, jamais été altérés.

    (Source liberation.fr)

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