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  • Mondial  2018 : Luka Modric, la coupe avant la prison

    Mondial  2018

    Mondial  2018 : Luka Modric, la coupe avant la prison

    15 juil. 2018 06:30

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    Au bout du fil, Miroslav Blazevic ne fait pas son âge. En tout cas, quand il s'agit de parler de football, et notamment de football croate. L'ancien entraîneur de 83 ans retrouve d'un coup tous ses mots de français, souvenirs de ses passages sur les bancs du FC Nantes et de plusieurs équipes suisses. La Croatie de 2018 ? "Forte", "technique", "bien en place." Si elle peut battre la France, dimanche 15 juillet, en finale ? "Oui ! Même si... Même si les Bleus sont favoris", concède celui qui était à la tête de la sélection vatreni, stoppée par les Bleus en demi-finale de la Coupe du monde 1998.

    Le technicien croate ne manque pas non plus de vocabulaire pour évoquer Luka Modric, ce "magicien", "excellent joueur", "l'un des meilleurs du monde actuellement". Son accent croate redevient en revanche plus prononcé quand les questions finissent par tourner autour de la face plus sombre de l'actuel capitaine de la sélection.

    Passablement agacé, Miroslav Blazevic nous jure que "Modric joue la conscience tranquille". Avant de nous souhaiter une bonne journée. Et de raccrocher.

    "Poule aux œufs d’or"

    Depuis quelques mois, le génial milieu de terrain croate de 32 ans n'est pas seulement surveillé de près par les défenses. La justice garde aussi un œil sur lui. Et cette fois, sa faute vaut beaucoup plus qu'un carton rouge. Il est accusé d’avoir menti dans le cadre d’une affaire de corruption qui ébranle le football de son pays. Les juges lui reprochent d'avoir changé son témoignage pour couvrir un homme, et pas n'importe lequel. Un certain Zdravko Mamic, âgé d'une soixantaine d'années, considéré comme l’homme le plus puissant du football croate. 

    L'affaire est revenue dans les crampons de la sélection croate le 6 juin, c'est-à-dire huit jours seulement avant l'ouverture de la Coupe du monde en Russie. Ce jour-là, à 2 300 kilomètres de Moscou, Zdravko Mamic est condamné à six ans et demi de prison pour avoir notamment détourné de l’argent sur la vente de joueurs appartenant à son club, le Dinamo Zagreb. L'homme, qui "n'a apparemment pas l'intention de purger cette peine", comme l'écrit ESPN (en anglais), s'est entre-temps réfugié en Bosnie-Herzégovine. Il finit par être arrêté le 14, deux jours avant l'entrée dans la compétition de la Croatie contre le Nigeria.

    Luka Modric et Zdravko Mamic se connaissent depuis longtemps. "Le destin du premier est lié au second depuis son adolescence", retrace Loïc Trégourès, auteur d’une thèse de sciences politiques sur "football, politique et identités" en ex-Yougoslavie. Au point de passer "un deal". "Au début de sa carrière, Modric a reçu un coup de pouce financier de la part de Mamic et a signé un accord l’obligeant à partager ses revenus futurs avec lui", détaille un article de The Independent (en anglais), traduit par Footballski. Ainsi, en 2008, quand le génie croate quitte le Dinamo Zagreb pour Tottenham en Premier League, Zdravko Mamic aurait "illégalement récupéré à son compte des sommes considérables" de ce transfert. On parle de plusieurs millions d'euros. Une véritable "poule aux œufs d’or", va jusqu'à dire Loïc Trégourès.

    "Je ne me souviens pas"

    Le 13 juin 2017, Luka Modric enfile une chemise blanche, une veste bleue, et soigne sa tignasse blonde. Cette fois, il n'a pas rendez-vous au centre d'entraînement du Real Madrid, comme chaque matin. Mais au tribunal d'Osijek, près de la frontière serbe, "où l’affaire était dépaysée en raison des liens supposés de Zdravko Mamic avec le gratin politique, policier et judiciaire de la capitale", détaille Le Monde. Ce jour-là, face au procureur, Luka Modric refuse de confirmer la première déposition faite auprès des policiers anticorruption en 2015. Au procureur, le numéro 10 marmonne ces quelques mots : "Je ne me souviens pas."

    En premier lieu, pendant les investigations, Modric avait cependant expliqué avoir reversé en liquide à la famille Mamic sept des neuf millions d'euros arrivés sur son compte à l'occasion de son transfert à Tottenham.

    "Luka, tu te rappelleras de ce jour"

    En Croatie, ce revirement ne passe pas... même s'il est l'œuvre de l'un des meilleurs footballeurs que le pays a connu. Un supporter de la sélection, qui a fait le déplacement en Russie, est allé jusqu'à floquer sur son maillot la fameuse phrase "je ne me souviens pas".

    Beaucoup ne comprennent pas pourquoi Luka Modric cherche absolument à couvrir Mamic. Un message a aussi fleuri sur l’hôtel de Zadar où se sont réfugiés Modric et sa famille pendant la guerre d’ex-Yougoslavie. "Luka, tu te rappelleras de ce jour", peut-on lire.

    Le cas Modric et, plus globalement, les problèmes de corruption dans le football croate divisent les supporters. "Il y a deux camps, tranche Loïc Trégourès. D'un côté, il y a ceux qui veulent en finir avec ce système, qui auraient voulu que Modric ne soit pas en sélection. De l'autre, il y a ceux qui trouvent des excuses. Eux sont clairement majoritaires."

    Une question revient souvent dans la bouche des supporters plus indulgents : Luka Modric pouvait-il agir autrement ? "C'est une bonne question, reconnaît Loïc Trégourès. Peut-être même LA question centrale de l'affaire. Disons que c'est une sorte de schéma classique, opaque. Quand vous êtes bon, la case Mamic est quasi inévitable."

    Autre élément important : Luka Modric n’a rien du footballeur flambeur. Pas de virées polémiques, pas de frasques qui s'étalent en A4 dans la presse people... Sa vie avec Vanja et leurs trois enfants n’a franchement rien d'extravagant. Une discipline souvent associée à ses premières années. "S’il fut terrorisé pendant son enfance, ce n’était pas l’affaire de chamailleries de gosses mais de bêtises de grands", écrit Le Temps, Luka Modric est en effet "un fils de la guerre qui a déchiré les Balkans au début des années 90". Il a 6 ans lorsque sa famille fuit son village de Modrici à l’arrivée des soldats serbes. Ils s'installent 40 kilomètres plus loin, dans cette chambre d'hôtel de Zadar. Et attendent que les balles arrêtent de siffler.

    "Rien de plus intelligent à demander ?"

    Quelques semaines avant le début de la Coupe du monde, le sélectionneur de la Croatie, Zlatko Dalic, reconnaissait être "inquiet" de la menace de prison ferme qui plane au-dessus de sa pièce maîtresse. À quelques heures de la finale contre la France, l'inquiétude est dissipée. En poules, puis en huitièmes, quarts et demi, Modric a été le chef d'orchestre attendu, auteur notamment de deux buts. Par exemple, "son récital contre l’Argentine de Lionel Messi (3-0) a fait passer l’affaire au second plan", écrit Le Monde.

    En conférence de presse, c'est en tout cas silence radio. Ses coéquipiers ne commentent pas l’affaire qui touche le capitaine. Le 15 juin, avant le match contre le Nigeria, un journaliste du Guardian a bien tenté le coup. Il voulait savoir comment le milieu de terrain vivait la situation. Vexé, l'intéressé a dégagé la question en touche. "Rien de plus intelligent à demander ? C'est une Coupe du monde, rien d'autre. Combien de temps vous êtes-vous préparé pour poser ce genre de question ?"

    Une bonne prestation contre les Bleus ne pourra qu'arranger son cas. "Sa cote d’amour pourrait remonter un peu, oui, mais ça ne l’empêchera pas d’être condamné", préfère prévenir Loïc Trégourès.

    Une fin d'année qui s'annonce donc forte en émotion pour le meneur de jeu croate. En cas de victoire au Mondial, Luka Modric, déjà vainqueur de la Ligue des champions cette année avec le Real, ferait figure de favori dans la course au Ballon d'or et pourrait mettre un terme au règne sans partage du couple Messi-Ronaldo depuis une décennie.

    Problème : il risque cinq ans de prison

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